La nécropole romaine de Narbonne : sous la ville, un incroyable cimetière antique
Difficile d’imaginer qu’au bord du canal de la Robine, à proximité immédiate de la ville actuelle, des milliers de gestes accomplis par les habitants de Narbo Martius attendaient depuis près de 2 000 ans sous la terre. Entre 2017 et 2020, les archéologues de l’Inrap ont pourtant mis au jour ici l’une des plus importantes occupations funéraires romaines jamais étudiées en Gaule.
Sur environ 5 000 m², la fouille des Berges de la Robine a révélé plus de 1 455 structures funéraires datant principalement des Ier et IIe siècles après J.-C. Un ensemble exceptionnel, dont la conservation permet de comprendre non seulement comment les habitants de Narbonne enterraient leurs morts, mais aussi comment ils leur rendaient hommage.
🏺 Une ville romaine prospère au bord de la Méditerranée
Pour comprendre cette découverte, il faut remonter à Narbo Martius, la grande cité romaine dont Narbonne était l’un des centres majeurs. Fondée comme colonie romaine au IIe siècle avant notre ère, la ville devient sous Auguste la capitale de la province de Narbonnaise.
Narbonne est alors une cité prospère, installée au croisement des voies terrestres, fluviales et maritimes. Son port joue un rôle majeur dans les échanges avec le reste de la Méditerranée. Comme le veut la tradition romaine, les espaces funéraires se trouvent à l’extérieur de la ville, notamment le long des voies de circulation.
La nécropole découverte aux Berges de la Robine se trouvait ainsi à environ 600 mètres à l’est de la ville antique, à la rencontre de deux axes. Elle n’était donc pas un cimetière isolé au milieu de nulle part : elle faisait partie intégrante du paysage urbain de Narbo Martius.
🔥 Des morts brûlés, des offrandes et des repas funéraires
Ce qui frappe les archéologues, c’est la richesse des informations conservées. La majorité des défunts ont été incinérés. Les restes osseux brûlés étaient ensuite déposés dans des récipients, accompagnés d’objets et d’offrandes.
Les fouilles ont notamment livré des cruches en verre et en céramique, des lampes à huile, des petits vases à parfum, des objets de toilette ou de parure, mais également des restes de fruits carbonisés, comme des figues et des dattes.
Certains espaces permettent même d’entrevoir les repas organisés en mémoire des morts. Des installations comparables à des salles de banquet ont été identifiées dans la nécropole. La mort n’était donc pas seulement un moment de séparation : le défunt continuait à occuper une place dans la vie de ses proches.
💧 Des amphores pour faire boire symboliquement les morts
L’une des découvertes les plus étonnantes concerne les conduits à libation. Dans certaines tombes, des récipients en céramique ou des amphores étaient installés verticalement afin de permettre de verser directement des liquides vers la sépulture.
Vin, parfum ou autres liquides pouvaient ainsi être offerts au défunt lors des cérémonies commémoratives. Ces conduits sont particulièrement intéressants car ils sont relativement rares en Gaule romaine. À Narbonne, ils ont été retrouvés dans une proportion exceptionnelle des sépultures.
La conservation du site permet également aux archéologues d'étudier la manière dont ces pratiques ont évolué au fil du temps. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des tombes que l’on a retrouvées : ce sont des gestes vieux de près de deux millénaires que la terre a parfois conservés.
🌿 Quand la terre protège une nécropole exceptionnelle
Mais pourquoi un tel état de conservation ? La réponse se trouve en grande partie dans la proximité de l’ancien cours de l’Aude, aujourd’hui occupé par le canal de la Robine.
Au fil des siècles, les crues ont recouvert progressivement le site de plusieurs mètres de limons. Des épisodes d’inondation ont ainsi scellé les différentes phases d’utilisation de la nécropole et protégé de nombreux vestiges.
Cette situation a offert aux archéologues une véritable photographie des pratiques funéraires de la Narbonne romaine. En 2024, le rapport final de l’opération, composé de 11 volumes, a été officiellement remis aux services de l’État. Une partie du mobilier archéologique est destinée à rejoindre les collections du musée Narbo Via.
La découverte est d’autant plus précieuse qu’elle permet de mieux connaître une population rarement visible dans les grands monuments : celle des habitants ordinaires de Narbo Martius, notamment des esclaves et des affranchis, dont les épitaphes et les pratiques funéraires livrent aujourd’hui quelques fragments de vie.
En venant à Narbonne, on pense naturellement à la cathédrale Saint-Just, au canal de la Robine ou aux vestiges de la cité romaine. Pourtant, juste à côté du musée Narbo Via, un autre morceau de la ville antique raconte une histoire beaucoup plus intime : celle des hommes et des femmes qui vivaient ici, aimaient, travaillaient… et honoraient leurs morts. Une façon fascinante de découvrir Narbonne autrement, en regardant sous la ville actuelle pour retrouver celle de l’Antiquité.




















