Martror : l’étrange fête des morts qui renaît en Occitanie
Bien avant Halloween, l’Occitanie avait déjà son étrange fête des morts. Son nom : Martror. Le mot occitan désignait autrefois la Toussaint, le 1er novembre, et apparaît régulièrement dans les textes médiévaux. Derrière ce nom se cache une période particulière du calendrier, lorsque l’automne bascule vers l’hiver et que les vivants se tournent symboliquement vers leurs morts.
Mais contrairement à une idée souvent répandue, Martror n’est pas simplement un « Halloween occitan ». C’est une tradition beaucoup plus ancienne et plus complexe, mêlant calendrier agricole, croyances populaires, christianisme et rites autour de la mémoire des disparus.
🕯️ Quand les morts avaient leur place parmi les vivants
Dans les anciens textes occitans, Martror désigne la fête de la Toussaint. Le terme vient de l’idée de « fête des martyrs » et constitue pendant des siècles un important repère dans le calendrier du Midi.
Le début du mois de novembre correspond à une période charnière : les jours raccourcissent, les travaux agricoles changent de rythme et l’hiver approche. Dans les croyances populaires, cette période était aussi propice aux relations symboliques entre le monde des vivants et celui des morts.
Dans certaines régions des Pyrénées, les enquêtes ethnographiques du XXe siècle ont ainsi recueilli des témoignages de pratiques destinées à honorer les défunts. On pouvait notamment laisser de la nourriture ou faire brûler une bûche durant la nuit. L’idée était autant de se souvenir des ancêtres que de symboliquement réchauffer leurs âmes.
🌑 Un mois sombre… mais aussi un nouveau départ
Ce qui est fascinant avec Martror, c’est que cette période consacrée aux morts correspondait également à un moment de renouveau. Dans le monde rural occitan, le calendrier agricole continuait son cycle : labours, semailles et préparation de la nouvelle année.
Une ancienne expression occitane disait ainsi : « De Sant Miquèl a Martror i a un mes laborador » — de la Saint-Michel à Martror, il y a un mois pour travailler la terre. Martror marquait donc aussi la fin d’un cycle et le commencement d’un autre.
Dans les textes médiévaux, l’expression « de Martror en Martror » pouvait même désigner une année entière. La Toussaint constituait alors un véritable repère dans la vie économique et sociale : échéances, loyers, contrats et travaux agricoles pouvaient être fixés d’une fête de Martror à l’autre.
⛪ Quand l’Église donne une nouvelle dimension à la fête
La période autour de Martror va progressivement prendre une dimension chrétienne. La fête de tous les saints est fixée au 1er novembre dans la chrétienté latine au cours du Moyen Âge, tandis que le 2 novembre devient ensuite la journée consacrée à la commémoration des fidèles défunts.
Dans les campagnes occitanes, les anciennes croyances et les pratiques chrétiennes ont parfois coexisté. Les enquêtes ethnographiques ont conservé la trace de nombreuses coutumes : offrandes de nourriture, bougies, bûches brûlées toute la nuit ou encore cérémonies destinées à financer des messes pour les morts.
Dans le Rouergue, notamment autour de Saint-Geniez-d’Olt, une ancienne pratique de vente aux enchères pour les âmes a ainsi conservé le principe d’offrandes alimentaires. Les bénéfices servaient à faire célébrer des messes pour les défunts de la paroisse.
🔥 À Pézenas, Martror revient dans les rues
Aujourd’hui, le nom de Martror connaît une étonnante renaissance, notamment à Pézenas. Depuis les années 2000, le Théâtre des Origines puis le Collectif Temporadas ont travaillé à recréer un rituel festif autour de la fête des morts, en s’appuyant sur des recherches consacrées au patrimoine culturel immatériel régional.
La fête prend alors une forme spectaculaire : déambulation, musique, costumes, personnages fantastiques et symboles liés au passage entre les saisons et entre le monde des vivants et celui des morts. Le Martror contemporain de Pézenas clôt ainsi le cycle annuel des Temporadas.
On y retrouve des figures inquiétantes ou fantastiques de l’imaginaire occitan : sorcières, fées, squelettes, dracs et autres créatures. Mais derrière le spectacle, l’objectif reste de faire revivre une mémoire collective et de questionner les anciennes traditions liées au passage de l’automne à l’hiver.
🎭 Halloween ou Martror ?
L’arrivée massive d’Halloween en France dans les années 1990 a paradoxalement contribué à remettre en lumière certaines traditions locales autour de la Toussaint. Dans plusieurs territoires occitans, le besoin de raconter autrement cette période de l’année a favorisé un regain d’intérêt pour les anciens rites.
Mais Martror ne se résume pas à une version régionale d’Halloween. Là où la fête américaine s’est construite autour des déguisements, des citrouilles et de la collecte de bonbons, Martror plonge ses racines dans le calendrier occitan, la mémoire des morts et le rythme de la vie rurale.
C’est peut-être ce qui rend cette tradition si fascinante : au lieu de seulement faire peur aux morts, on leur faisait autrefois une place dans la maison, autour du feu et à table. Et aujourd’hui encore, dans les rues de Pézenas, cette vieille mémoire revient chaque automne sous une forme nouvelle.
Alors, si vous êtes dans l’Hérault au début du mois de novembre, ouvrez l’œil. Derrière les fêtes modernes d’Halloween se cache une autre histoire, profondément enracinée dans le Midi : celle de Martror, la mystérieuse fête occitane où l’on se souvenait que les morts avaient, eux aussi, leur place parmi les vivants.














